
Il y a des bandes dessinées qui divertissent.
Et dâautres qui observent.
Je suis leur silence de Jordi Lafebre, publiĂ© chez Dargaud, fait partie de celles qui regardent les ĂȘtres humains droit dans leurs contradictions.
Un meurtre.
Des secrets de famille.
Un passé qui dérange.
Et pourtant⊠câest lumineux.
Une enquĂȘte, oui. Mais surtout une dissection des silences.
Ă Barcelone, Eva Rojas est psychiatre. Brillante, incisive, dotĂ©e dâun sens de lâobservation redoutable.
Mais sa carriÚre vacille : pour récupérer sa licence, elle doit coopérer avec un confrÚre.
Au mĂȘme moment, elle accompagne lâune de ses patientes dans une rĂ©union familiale sous tension, dans un domaine viticole chargĂ© dâhistoire.
Vieille fortune.
Héritage lourd.
Non-dits soigneusement conservés.
Et puis, un meurtre.
Les soupçons se tournent vers Eva.
Sur le papier, tous les ingrĂ©dients dâun polar classique sont rĂ©unis.
Mais ce roman graphique ne choisit jamais la facilité.
Le vrai sujet : ce que lâon hĂ©rite sans lâavoir choisi
DerriĂšre lâintrigue criminelle, Je suis leur silence parle dâautre chose.
Il parle :
- des silences que lâon transmet de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration
- des loyautés invisibles
- des blessures familiales quâon prĂ©fĂšre maquiller en respect
- du poids dâun passĂ© collectif qui continue dâimprĂ©gner le prĂ©sent
Ce qui mâa touchĂ©e, ce nâest pas seulement lâenquĂȘte.
Câest cette idĂ©e que lâon vit souvent dans des maisons pleines dâhistoire⊠sans jamais ouvrir certaines portes.
Et quand quelquâun ose regarder derriĂšre les murs, tout vacille.
Une héroïne brillante⊠mais fissurée
Eva est fascinante.
Elle analyse tout.
Les regards. Les silences. Les incohérences.
Son intelligence est presque désarmante.
Mais ce qui la rend attachante, câest quâelle aussi porte ses propres failles.
Elle observe les autres avec prĂ©cision, mais elle ne maĂźtrise pas totalement ses propres zones dâombre.
Et câest lĂ que le rĂ©cit devient subtil :
la frontiÚre entre analyste et analysée se brouille.
Un dessin lumineux pour une histoire grave
Visuellement, lâalbum surprend.
On pourrait sâattendre Ă une atmosphĂšre sombre, pesante.
Au contraire, le trait est vivant, expressif, baigné de lumiÚre.
Les couleurs apportent une douceur presque chaleureuse.
Et ce contraste fonctionne Ă merveille.
Parce que parfois, ce nâest pas lâobscuritĂ© qui rĂ©vĂšle la vĂ©ritĂ©.
Câest la lumiĂšre.
Entre comédie et polar : un équilibre rare
Il y a de lâhumour.
De la finesse.
Des dialogues intelligents.
Le récit avance avec modernité, alternant entre présent et récits enchùssés, sans jamais perdre le lecteur.
Ce mĂ©lange entre gravitĂ© et lĂ©gĂšretĂ© est, selon moi, la vraie rĂ©ussite de lâouvrage.
Parler de sujets lourds sans alourdir le lecteur.
Câest un art.
Pourquoi ce roman graphique mâa marquĂ©e
Parce quâil parle dâhĂ©ritage Ă©motionnel.
Pas seulement celui que lâon reçoit en argent ou en biens.
Mais celui que lâon reçoit en silences, en loyautĂ©s, en secrets.
On hĂ©rite dâhistoires quâon nâa pas vĂ©cues.
Et parfois, on les porte malgré nous.
Je suis leur silence nous rappelle quâouvrir les yeux peut dĂ©ranger.
Mais que rester aveugle coûte souvent plus cher.
Pour qui est cette lecture ?
âïž Pour celles et ceux qui aiment les polars intelligents
âïž Pour les lecteurs qui apprĂ©cient les personnages psychologiquement travaillĂ©s
âïž Pour celles et ceux qui pensent que la BD peut ĂȘtre un vĂ©ritable roman Ă part entiĂšre
Si vous cherchez une enquĂȘte purement haletante, trĂšs noire et oppressante, ce nâest peut-ĂȘtre pas votre prioritĂ©.
Mais si vous aimez les histoires fines, humaines, qui interrogent les liens familiaux⊠alors cette bande dessinée mérite votre attention.
Et vous ?
Pensez-vous que les silences protĂšgent vraiment les famillesâŠ
ou quâils finissent toujours par les fissurer ?
Je serais curieuse de lire votre avis en commentaire.